Conformément à la tendance russe permanente à la personnalisation du pouvoir, c'est bien dans la personnalité encore assez mystérieuse de Vladimir Poutine que nous devons chercher les clés de la compréhension du nouveau type de pouvoir qui cherche à s'installer en Russie, et qu'on peut définr sommairement comme un "modèle autoritaire de renouvellement démocratique", tourné vers la restauration, la réintégration, la continuité de l'histoire russe.
Autoritaire et démocratique ?..
Depuis son avénement Poutine n'a cessé de mettre au pas les oppositions de tous ordres: oligarques, journalistes, parlementaires, sans dédaigner les méthodes expéditives.
Fort de sa popularité, il engage la Russie vers ce qui paraît être la voie du renouveau, franchissant un à un les obstacles qui se dressent (ou qu'on dresse) devant sa route.
Ses 10 ans de pouvoir sans limite ont incontestablement transformé la Russie, mise à mal sous Gorbatchov et Eltsine. Le niveau de vie a considérablement augmenté, tout en conservant et en aggravant d'énormes disparités entre riches et pauvres.
Le poids et l'autorité de la Russie sur le plan international se sont accrus, notamment en raison des énormes ressources naturelles du pays, gaz et pétrole surtout, qui permettent d'exercer une pression permanente, voire un chantage sur les voisins proches ou lointains.
L'Occident a surtout retenu du passé de Poutine son rôle dans le KGB. En fait, ce rôle a été plutôt modeste: Poutine était un "informateur" (un espion) en Allemagne de l'Est qu'il a accompagnée dans sa chute en 1989. Il a raconté cette période dans des interviews, et il manifeste un regret de l'abandon de ce satellite. Il dit que le niveau de vie y était supérieur à celui de la Russie.
Il a conserve là-bas des attaches et des amitiés qui lui ont compliqué la tâche auprès de Sobtchak, auquel il doit sa fulgurante ascension.
Qui est exactement Vladimir Poutine, personnage au début très peu connu du public, à l'aspect plutôt terne ?
Vladimir Vladimirovitch Poutine est né le 7 octobre 1952 à Leningrad (aujourd'hui Saint-Pétersbourg).
Il est le président de la Fédération de Russie depuis mai 2000. Il a été réélu en 2004
Pour tenter de le comprendre, nous allons nous référer plus particulièrement à un ouvrage des journalistes N.Gevorkian, N.Timakova, A. Kolesnikov : « A la première personne. Conversations avec Vladimir Poutine », paru sur Internet sur le site des éditions Vagrius, le 13 mars 2000.
Cet ouvrage donne un éclairage particulièrement pertinent sur la personnalité de Vladimir Poutine, ses conceptions politiques et ses projets. Il repose sur les réponses de Poutine (et aussi de membres de son entourage ) aux questions que lui posent ses interlocuteurs.
Les parents. L’enfance.
Le grand-père de Poutine était cuisinier de la famille de Lénine, puis de Staline !. Il n’a pas été victime de répression, et il a même survécu à Staline, alors que presque tous ceux qui avaient été tout le temps avec Staline ont été éliminés. Après la retraite, il continuait à faire la cuisine à la maison de retraite du Comité du Parti de Moscou.
Le père de Poutine est né à Saint-Petersbourg en 1911.
Les parents de Poutine se sont mariés à 17 ans, mais Vladimir est né alors que sa mère avait 41 ans.
Le père de Poutine, qui avait fait son service dans les sous-marins, est parti au front comme volontaire. La mère de Poutine a subi le siège de Léningrad et a failli mourir.
Quant au père, il fut affecté à un « bataillon d’extermination » de la NKVD, qui s’occupait de diversions à l’arrière des lignes allemandes. Il a été grièvement blessé.
Puis c’est la fin de la guerre, la vie en « kommunalka » à Léningrad. Pas de confort, la promiscuité, les rats , les disputes entre voisins …
Sous l’influence d’une vieille voisine dévote, avec la complicité de la mère, Vladimir est baptisé à l’insu du père, membre du Parti, secrétaire de l’organisation du Parti de l’usine de wagons où il est contremaître..
Bien plus tard, en 1993, alors qu’il travaillait déjà au Soviet de Leningrad, Poutine est allé en Israël avec une délégation officielle : « Ma mère m’a donné ma petite croix de baptême , pour la consacrer sur le tombeau du Seigneur, ce que j’ai fait et depuis ce temps je porte toujours cette petite croix ».
Vladimir est un mauvais élève, indiscipliné, il a l’étoffe d’un « huligan », il fait des fugues. Il n’est même pas accepté dans les pionniers.
Mais il change brutalement à la 6-ième classe, et se met à bien apprendre. Un élément déterminant de son changement de comportement est le sport: la lutte (sambo), la boxe (mais il se fait casser le nez), et surtout le Judo, dont il devient un champion. Il dit que c’est son entraîneur qui a joué le rôle décisif dans sa vie, en l’arrachant à la « cour ».
D’après lui, le Judo n’est pas seulement un sport, mais une philosophie.
Mais il se sent une vocation irrésistible: travailler dans le « renseignement ». Il dit : « Ce qui m’impressionnait était le fait qu’avec de petites forces, voire un seul homme, on peut obtenir ce que n’ont pu obtenir des armées entières ».
Il s’adresse au KGB, qui lui répond : « On ne rentre pas ici sur un coup de tête. on ne peut rentrer chez nous qu’après l’armée, ou un VOUZ (établissement d’enseignement supérieur) de préférence juridique ».
Le KGB
Dès lors, Poutine se prépare à la Faculté de Droit de Léningrad. Il apprend bien, mais ne s’occupe pas de travail social, il n’est pas membre du Komsomol.
On lui demande s’il est au courant du passé répressif du KGB.
Il répond : « Je n’ai jamais pensé à l’année 1937. Je ne pensais pas aux répressions. Mes idées sur le KGB étaient nées des récits romantiques sur le travail des agents de renseignement. On pouvait sans exagération me considérer comme un produit réussi de l’éducation patriotique de l’homme soviétique. Je ne savais rien des répressions. Bien sûr, j’étais au courant du « culte de la personnalité », de ce que les gens avaient souffert, puis il y avait eu l’abolition du culte de la personnalité. Mais j’étais un tout jeune homme : quand je suis entré à l’Université, j’avais 18 ans, quand je l’ai quittée 23 ! »
Mais ceux qui voulaient savoir, lui objecte-t-on, savaient tout ?
« C’est que nous vivions dans les conditions d’un état un état totalitaire. Tout était fermé. Quelle était la véritable profondeur de ce culte de la personnalité ? Etait-il sérieux ? Ni moi, ni aucun de mes amis ne s’en rendaient compte. De sorte que je suis entré dans les « organes » avec des représentations romantiques …
J’ai travaillé 6 mois dans le contre-espionnage. C’était la fin des années 70. On dit maintenant : c’est alors que Léonid Ilitch (Brezhnev) a commencé à serrer les écrous, mais ce n’était pas très sensible…
Voici comment le KGB procédait en cas de manifestation de dissidents, par exemple (c’était souvent le cas) lors de l’anniversaire de la mort de Pierre le Grand, ou des dékabristes ; on « l’officialisait » en l’organisant nous-mêmes, puis on retirait la milice … Y va qui veut, mais ce n’est plus
intéressant ! »
...
A près ces 6 mois de contre-espionnage, Poutine entre dans les services de renseignement et est affecté à l’Allemagne de l’Est. Il reste au KGB de 1975 à 1991, soit 16 ans, dont 5 à l’étranger, à Dresde, en RDA. Il a alors une position assez subalterne.
Ljudmila, épouse de Poutine, dit : « Nous avons habité dans une maison de la Stasi. Mais voilà ce qui est
intéressant : Nous sommes arrivés à Dresde en 1986. Chez nous la Perestroïka avait commencé et eux croyaient encore sérieusement en « l’avenir radieux du communisme ! … »
« Nôtre travail dit Poutine, consistait en renseignement politique : obtenir de l’information sur les acteurs politiques, sur les plans de l’adversaire potentiel, qui était alors l’OTAN. Je ne suis jamais allé en Allemagne de l’Ouest.
Je faisais le travail habituel du renseignement : recrutement de sources d’information, obtention de l’information, traitement et transmission au Centre. Il s’agissait de l’information sur les partis politiques, les tendances à l’intérieur de ces partis, leurs leaders, actuels et futurs possibles, modes de promotion des gens à certains postes dans les partis et l’appareil gouvernemental. Il était important de savoir qui faisait quoi au MID (Ministère des Affaires étrangères) du pays qui nous intéressait, comment ce pays orientait sa politique sur les diverses questions dans les diverses parties du monde. Ou bien quelle serait la position de nos partenaires dans les discussions sur le désarmement par exemple. Pour obtenir ces informations, il nous fallait naturellement recruter des sources».
Ljudmila : « Il y a un principe dans le KGB : ne pas partager l’information avec sa femme. Moins elle en sait, mieux elle dort !... Le niveau de vie était meilleur qu’en Russie, où régnaient les queues et le déficit. J’ ai grossi de 12 kilos ! La bière, pas de sport... »
Poutine : « Je ne travaillais pas contre les intérêts de l’Allemagne. Sinon après la RDA, je n’aurais pu entrer dans aucun pays d’Europe Occidentale. Je n’étais pas alors un fonctionnaire aussi haut placé que maintenant. J’ai voyagé beaucoup, en particulier en Allemagne. Et même certains collaborateurs du MGB (Ministère de la Sécurité) de la RDA m’écrivaient des lettres alors que je travaillais déjà comme vice-maire de Saint-Petersbourg.
Lors d’une réception, j’ai dit au consul allemand : sachez que je reçois des lettres , ce sont mes affaires
personnelles ; je comprends que chez vous il y a une certaine campagne contre les anciens collaborateurs des services de sécurité, on les arrête, on les poursuit pour des motifs politiques, mais ce sont mes amis, je ne les renierai pas ». Il m’a répondu : Nous comprenons cela, Monsieur Poutine, pas de problème, tout est clair. Ils savaient très bien qui j’étais et d’où je venais. Je ne le cachais pas ».
Ljudmila: "Naturellement, la vie en RDA différait beaucoup de la nôtre: des rues propres, des fenêtres lavées une fois par semaine, l'abondance des produits, pas comme en Allemagne de l'Ouest, certes, mais en tout cas mieux qu'en Russie.
Un détail m'a frappée: comment les allemandes suspendent le linge. Le matin, avant le travail, à 7 heures, elles sortent dans la cour; il y a là des piquets métalliques, et chaque ménagère tend sa corde et suspend son linge en rangées bien égales avec des pinces, toutes pareilles.
Les allemands avaient une existence bien réglée, et le niveau de vie était plus élevé que chez nous. Je crois que les collaborateurs du MGB . étaient mieux payés que les nôtres, à en juger par le train de vie de nos voisins allemands. Nous essayions bien sûr d'économiser pour une voiture. Après nôtre retour nous avons acheté une "Volga". Une partie du salaire était payée en marks, une partie en dollars. Nous n'avions rien à payer, sauf la nourriture.
Nous voulions tant rentrer à la maison !. Mais nous nous sentions bien en Allemagne, et quand le mur de Berlin est tombé, et que nous comprîmes que c'était la fin, nous avons eu le sentiment affreux que le pays qui était devenu presque le nôtre, n'existerait plus ».
Poutine : « La RDA était un pays férocement totalitaire, à nôtre image et nôtre ressemblance. La tragédie réside en ce que beaucoup de gens croyaient sincèrement à ces idéaux communistes. Je pensais alors : si certains changements commencent chez nous, comment cela se traduira-t-il dans les destinées de ces gens ? Comme j’ai prédit le malheur ! C’était difficile d’imaginer qu’en RDA pouvaient commencer de tels changements brutaux. De plus nous ne voyions pas comment cela pourrait se terminer. Parfois nous pensions bien que ce régime ne se maintiendrait pas longtemps. Il y avait le fait, bien sûr, que chez nous commençait déjà la Perestroïka, on commençait à aborder des thèmes jusque là interdits. Mais ici c’était un complet tabou, un conservatisme total. Les familles étaient brisées, une partie des parents vivait de l’autre côté du mur, la moitié de ce côté-ci. On surveillait tout le monde. Naturellement c’était anormal, contre nature.
… C’était en 1989. On a commencé à démanteler la direction du Ministère de la Sécurité. Nous avons eu peur que cela ne vienne jusqu’à nous…
Perdu dans la foule, j’observais ce qui se passait. Les gens firent irruption dans les locaux de la Direction du MGB. Une femme criait : « Cherchez l’entrée sous l’Elbe ! Il y a des détenus avec de l’eau jusqu’aux genoux ! ». Quels détenus ? Pourquoi sous l’Elbe ? Nous avions un isolateur , mais pas sous l’Elbe, bien sûr …
C’était le choc en retour : ces gens en avaient assez du contrôle permanent du MGB. Ils y voyaient un monstre. Mais le MGB était une partie de la société et souffrait des mêmes maux. Il y avait là toute sorte de gens, mais ceux que je connaissais étaient des gens corrects. Je m’étais lié d’amitié avec beaucoup d’entre eux, et le fait qu’on les brutalise maintenant me paraît aussi injuste que ce qu’avait fait le système du MGB à la population civile de la RDA. Il y avait sans doute parmi les collaborateurs du MGB des gens qui s’occupaient de répressions. Je ne les ai pas vus personnellement…
Les gens étaient agressifs. Je téléphonai à nôtre groupe d’armée pour exposer la situation. On m’a répondu : « Nous ne pouvons rien faire sans l’accord de Moscou. Et Moscou se tait ! ».
J’eus alors l’impression que le pays n’existait plus. C'était une paralysie totale...
Alors nous avons tout détruit : liaisons, contacts, réseaux. Nous avons tout brûlé, à en faire éclater le poêle…
Tout ce qui avait de la valeur a été exporté à Moscou, mais ça n’avait plus d’intérêt : tous les contacts étaient interrompus, le travail avec les sources d’information arrêté pour des raisons de sécurité.
Tout a été détruit ou transféré aux archives.
Quand le mur de Berlin est tombé, je comprenais que c’était inévitable. A parler franc, je regrettais seulement la perte des positions de l’URSS en Europe, mais je savais qu’une position fondée sur des murs et des lignes de partage ne peut durer éternellement. Mais j’aurais voulu que quelque chose d’autre vienne à la place, et rien ne venait. Voilà ce qui est choquant. Nous avons simplement tout abandonné et nous sommes partis.
Lors d’une conversation avec Kissinger, celui-ci m’a confié qu’il ne comprenait pas lui-même pourquoi Gorbatchev avait fait cela. Il avait raison, nous aurions évité beaucoup de problèmes si nous n’avions pas fui aussi brutalement… »
Sobtchak
Je me réfugiai sous le toit de l’Université de Léningrad. Et en 1990 je devins vice-recteur de l’Université pour les liaisons internationales.
Ljudmila : « Lorsque nous sommes rentrés à la maison, je ne remarquai aucun changement : toujours les mêmes queues à n’en plus finir, les cartes, les étalages vides.
Nous avions dépensé tout nôtre argent pour acheter l’auto. Nos voisins allemands nous avaient fait don d’une vieille machine à laver datant de 20 ans … »
Poutine se lance alors dans la rédaction d’une thèse de droit international.
« Un Professeur de mes amis me proposa d’aider Anatolij Sobtchak, qui était devenu Président du Soviet de Léningrad. J’objectai que j’étais toujours membre du KGB et que Sobtchak ne le savait pas.
Je pourrais le compromettre … »
- « Parle-lui … ».
- « Il faut dire que Sobtchak était déjà un homme connu et populaire.
On a écrit que j’étais son étudiant préféré, mais ce n’est pas vrai. C’était seulement un des enseignants, qui faisaient des conférences pendant 1 ou 2 semestres.
Je le rencontrai dans son bureau du Soviet de Leningrad. C’est un homme impulsif, il me dit : « Je vais parler au recteur de l’Université, on va vous transférer ici ».
-« Cela m’intéresse beaucoup, mais il y a une circonstance qui sera un obstacle pour ce transfert … »
- « Laquelle ? »
-« Je dois vous dire que je ne suis pas seulement un adjoint du recteur, je suis officier du KGB ».
Il réfléchit, puis « Je m’en fous … »
Ensuite : « Il me faut un adjoint. A dire vrai, j’ai peur d’entrer dans la salle d’attente. Je ne sais pas quels sont ces gens ». C’est qu’il y avait là des gens scandaleusement connus, qui ont rendu un mauvais service à Sobtchak.
Ces gens se comportaient grossièrement, dans la plus pure tradition de l’école soviétique, du Komsomol.
Je dis à ma direction du KGB: Anatolij Aleksandrovitch me propose de quitter l’Université pour travailler avec lui. Si c’est impossible, je suis prêt à démissionner ».
Mais ils ne firent aucune objection. Donc formellement je figurais dans les organes de sécurité, mais je ne me montrais pratiquement pas au siège de la direction.
Tout était en état de décomposition.
Finalement, pour éviter les tentatives de chantage, je décidai de démissionner du KGB. Ce fut la décision la plus difficile de ma vie.
La deuxième chose que je fis après la rédaction de mon rapport de démission fut de divulguer publiquement que je travaillais dans les organes de la Sécurité.
Mon ami, le régisseur Igor Abramovitch Chadkhan , organisa une émission télé dans laquelle il m’interrogeait sur mon travail au KGB, etc…
Tout ceci fut montré à la télé de Léningrad de sorte que je pouvais répondre à ceux qui essayaient de me faire chanter : « Sans intérêt. C’est connu de tous»
Mais mon rapport de démission restait en suspens. Quelqu’un, apparemment, n’arrivait pas à prendre la décision. De sorte que, au moment du Putsch, j’étais toujours officier du KGB en activité.
La nuit du 18 au 19 août 1991, j’étais en congé. Je revins en toute hâte à Léningrad le 20, et avec Sobtchak nous nous transportâmes au Soviet de Léningrad, mais pas seuls, il y avait là une foule de gens.
Nous sommes intervenus dans diverses entreprises, nous avons même distribué quelques armes.
Le peuple nous soutenait.
Finalement le Putsch cessa, les putschistes furent chassés ».
- « Qu’en avez-vous pensé ? »
-« Il était clair qu’ils détruisaient le pays. En principe, leur dessein était noble : empêcher la destruction de l’Union Soviétique. Mais les moyens et les méthodes qu’ils avaient choisi, ne faisaient que précipiter cette destruction.
- « S’ils avaient réussi , vous, en tant qu’officier du KGB, auriez sûrement été arrêté, ainsi que Sobtchak … »
- « Je n’étais déjà plus officier du KGB. Je savais que je n’obéirais jamais aux putschistes. Je comprenais qu’ils auraient considéré un tel comportement comme un crime. C’est pourquoi le 20 août, pour la deuxième fois, j’écrivis une demande de démission. Je prévins Sobtchak de la possibilité d’un nouveau refus, et il téléphona à Krjutchkov, puis au commandant de ma direction. Et le lendemain on me dit que le rapport était signé. Le commandant était un communiste convaincu , qui approuvait les putschistes, mais c’était un très honnête homme, pour lequel j’ai toujours beaucoup de considération.
Je souffrais beaucoup.: une telle brisure dans ma vie ! Jusqu’alors je ne pouvais évaluer toute la profondeur des processus qui se déroulaient dans le pays.
Après mon retour de RDA, il était clair pour moi que quelque chose se passait en Russie, mais c’est seulement lors du putsch que tous les idéaux, les buts que je caressais en entrant au KGB, s’effondrèrent.
C’était extraordinairement dur, car la plus grande partie de ma vie s’était passée dans les « organes ». Mais le choix était fait ».
Et Poutine fait enlever le drapeau rouge sur la Maison de l’éducation politique, transformée en « business center », drapeau que les communistes ne cessent de réinstaller jusqu’à ce que Poutine fasse détruire le mât à l’autogène… »
- « Quand avez-vous quitté le Parti ? »
- « Je ne l’ai pas quitté. Le KPSS a cessé d’exister, j’ai repris mon billet du Parti, je l’ai mis dans un tiroir, il y est toujours ».
L’année 1993 s’est déroulée presque comme à Moscou, sauf qu’on n’a pas tiré.. La Mairie siégeait à Smolny, les députés au Soviet de Léningrad.
- « Il y a eu le même conflit qu’entre Eltsine et le Soviet suprême ? »
- « Oui, sauf qu’il n’y avait pas, comme en 1991, la scission entre les organes judiciaires. La direction du FSB a d’emblée proclamé son soutien au maire Sobtchak. On a arrêté les extrémistes , qui organisaient des provocations et cherchaient à déstabiliser la situation., et tout s’est calmé ».
En 1991, Sobtchak décida de créer au Soviet de Léningrad un comité pour les liaisons extérieures, qui fut confié à Poutine..
Il était indispensable de créer les conditions pour la collaboration avec l’Occident dans le cadre d’une économie de marché.
Le comité a commencé par ouvrir à Saint-Petersbourg les premières représentations des banques occidentales du pays. Avec la participation très active de Poutine, on vit s’ouvrir les agences de la « BMP Dresdner-bank », et de la « Banque nationale de Paris ».
On fit appel aux investisseurs étrangers sous la forme de « zones d’investissement, qui continuent à se développer.
Coca-Cola fut particulièrement actif , ainsi que Gilette, des entreprises pharmaceutique., etc …
Sous la direction de Poutine, on achève la pose du câble optique depuis Copenhague, commencée du temps de l’URSS, puis arrêtée.
Poutine et Sobtchak créent à l’Université de Léningrad, en 1994, une Faculté des relations internationales.
En 1992, Léningrad eut de gros problèmes d’approvisionnement.
Nos businessmen, dit Poutine, proposèrent de vendre à l’étranger des marchandises, sous forme de matières premières, et de livrer grâce à ces ventes des produits d’alimentation.
- « Le comité que je présidais accepta cette proposition, car nous n’avions pas le choix.
Mais certaines firmes n’ont pas rempli le contrat et n’ont pas importé de produits ».
Des bruits de corruption circulèrent, et Poutine pense qu’une partie des députés a essayé d’utiliser ce scandale pour agir sur Sobtchak afin qu’il le limoge, lui, Poutine.
-« Pourquoi ? »
-« Parce que j’étais un ancien KGB-iste. Mais je pense qu’il y avait d’autres motifs. Certains députés travaillaient directement avec des firmes qui voulaient gagner de l’argent avec ces marchés, et ils ont trouvé ce méchant KGB-iste qui gênait, il fallait le chasser. Et à sa place ils voulaient placer leur homme…
Nous n’avions pas les moyens d’attaquer ces gens en justice. Rappelez-vous l’époque : partout des bureaux, des pyramides financières, MMM …Nous ne nous attendions pas à cela. Nous n’étions pas une organisation commerciale ».
Poutine raconte une anecdote curieuse : « Nous sommes allés une fois à Hambourg à un spectacle érotique, avec des amis. Ce sont nos femmes qui m’ont poussé … Mène-nous quelque part pour voir quelque chose comme ça ! C’était la première fois qu’elles allaient à l’étranger.
Nous ne sommes plus des gamines …
Nous sommes entrés, nous avons pris place à une table. Des solistes d’origine afro-américaine, un nègre de 2 mètres, et une négresse, une toute jeune fille. Et voilà qu’ils se déshabillent au son d’une belle musique . La femme de mon ami se lève et … patatras, elle perd connaissance !
On la ranime, le couple de noirs complètement nus descend de la scène, la femme de mon ami regarde, et … de nouveau tombe sans connaissance !
« Partons !, dis-je, nous avons vu quelque chose de beau, il faut partir … »
C’était justement l’époque où nous tentions de mettre de l’ordre dans le business des jeux de Léningrad.
Je considérais qu’il fallait un contrôle de l’Etat, mais cela allait à l’encontre de la législation
anti-monopoliste. Néanmoins j’ai essayé de faire en sorte que le gouvernement, en l’espèce la ville, organise un contrôle sévère sur la sphère des jeux.
Les propriétaires des casinos ne nous montraient que leurs pertes. C’était l’erreur classique des gens qui se heurtaient pour la première fois au marché.
Plus tard, lors de la campagne électorale de Sobtchak en 1996, nos opposants politiques s’efforcèrent de trouver du criminel dans nos actions, de nous accuser de corruption, en disant que nous participions au business des jeux.
En fait tout était transparent. On peut seulement s’interroger sur le bien-fondé économique de ces mesures…
Si j’étais resté à Piter, j’aurais étouffé jusqu’au bout ces casinos, en les obligeant à partager leurs gains avec la ville. Cet argent serait allé aux retraités, aux enseignants et aux médecins.
Puis Ljudmila a eu un grave accident d’auto …
Les élections de 1996 s’annonçaient mal.
En 1992, j’ai joué un rôle dans le fait que Sobtchak fut le premier maire de la ville élu au suffrage universel. Je convainquis beaucoup de députés d’introduire à Saint-Petersbourg, comme à Moscou, la fonction de maire. Sobtchak, en tant que président du Soviet de Léningrad, pouvait être destitué à tout moment par ces mêmes députés.
Finalement Sobtchak donna son accord à la création du poste de maire, mais n’était pas sûr que cela passerait, car il avait des relations assez conflictuelles avec la majorité des députés du Lensoviet. Mais sa popularité dans la population était très grande et le corps des députés comprenait que s’ils votaient pour la création de la fonction de maire, Sobtchak serait élu, ce qu’ils ne voulaient pas, contents qu’ils étaient de tenir Sobtchak en lisière.
Je réussis pourtant à convaincre les députés que ce serait bon pour la ville, et je pus mobiliser des dirigeants de « rayons » de la ville qui étaient du même avis.
Finalement la décision de créer le poste de maire fut adoptée par le Lensoviet avec une voix de majorité.
4 ans après, il devint clair que pour vaincre il fallait des professionnels, des techniciens de la campagne électorale, pas seulement de bons interlocuteurs des députés. Ce sont des choses très différentes.
Mais nous n’avions pas d’argent. Depuis 1an et demi on poursuivait Sobtchak on ne sait pourquoi :il aurait soi-disant acheté un appartement aux frais de la ville. En fait il n’avait pas d’argent, ni pour un appartement, ni pour la campagne électorale et il ne nous venait pas à l’idée qu’on pouvait trouver de cette manière les sommes nécessaires.
Et ces sommes furent attribuées à Jakovlev. Sur le compte de Moscou, parce qu’il était soutenu par ceux qui organisaient le travail contre Sobtchak.
Korjakov était contre. Et Soskovets aussi. Et les organes judiciaires ont aussi joué un sale jeu.
1 an et demi avant les élections arriva une commission nommée par les dirigeants de 3 administrations : FSB (Sécurité), MVD (Ministère de l’Intérieur) et Procurature.
On ouvrit quelques affaires criminelles et Sobtchak fut cité comme témoin pour deux d’entre elles.
Au cours de la campagne on envoya une demande à la Procurature générale : poursuivrait-on Sobtchak au titre des affaires criminelles, ou non. Le Procureur général répondit : oui., pour 2 affaires. Mais naturellement, il n’était pas précisé que c’était comme témoin. On tira la réponse sous forme de tracts qu’on déversa par hélicoptère sur la ville. C’était une intervention directe des organes judiciaires dans la lutte politique.
Sobtchak désigna son épouse, Ljudmila Borisovna, comme chef de l’état-major électoral. Nous l’en avons dissuadé, car nous n’étions pas sûrs que ceux dont nous avions besoin dans l’état-major se soumettraient à elle. Nous avons ainsi perdu beaucoup de temps.
Avant le premier tour, nous avons décidé d’intervenir, avec Alexis Koudrine, également adjoint de Sobtchak, mais Sobtchak m’enjoignit de continuer à m’occuper de la ville. C’est qu’il fallait bien s’occuper de l’activité économique de cette métropole de 5 millions d’habitants.
Nous avons donc perdu les élections.
Quelque temps après la défaite j’étais dans mon cabinet de Smol’ny. C’était le deuxième tour des élections présidentielles et je travaillais activement à la section de Saint-Petersboug de l’état-major d’Eltsine. Le nouveau gouverneur Jakovlev ne me chassa pas tout de suite du cabinet, mais dès la fin des élections présidentielles on me pria sans ambages de vider les lieux.
J’avais déjà refusé la proposition de Jakovlev de garder le poste de vice-maire.
Je considérais impossible de travailler avec Jakovlev, ce que je lui dis. D’autant que lors de la campagne électorale j’avais été l’initiateur d’une déclaration selon laquelle en cas de défaite de Sobtchak,tous les fonctionnaires de la mairie quitteraient Smol’ny. Ils devaient comprendre que la défaite de Sobtchak était la leur.
Rester à la mairie était pour moi indécent. D’autant plus que lors de la campagne électorale je m’en étais pris à Jakovlev, le traitant de « Judas » …
Micha Manevitch vint me demander conseil. Jakovlev lui demandait de rester au poste de vice-maire. Je lui conseillai de rester. C’était un garçon remarquable. Pourquoi l’a-t-on tué ? C’est incompréhensible … »
Poutine ne cesse d’affirmer son indéfectible amitié pour Sobtchak qu’il considère comme « irréprochable ».
Ici se place l’épisode de l’incendie de la datcha de Poutine , où la famille faillit périr.
Après la défaite électorale de Saint Petersbourg, Poutine reste quelques mois sans travail.
L’initiative de son entrée dans l’administration du Président à Moscou revient à Paul Borodine, qui parla de Poutine au chef de l’administration du Président Nicolas Egorov. lequel proposa à Poutine de devenir son adjoint, et lui montra un projet d’oukaze du Président qu’Eltsine signerait le lendemain. Et « au travail !... Rentre à Piter et on te rappellera !... ».
Or 2 ou 3 jours après, Egorov était limogé du poste de chef de l’administration du Président, et remplacé par Anatolij Tchoubaïs qui supprima le poste proposé à Poutine ...
A près quelque temps, fut formé le gouvernement de Tchernomyrdine, et le premier vice-président fut Alexis Bol’chakov, un peterbourgeois, qui dit à Borodine : « Que faites-vous ?On a promis d’embaucher un homme, et on l’abandonne, il est sans travail ! »
Borodine se vexa : « Je ne l’ai pas abandonné. C’est vôtre petit ami Tchoubaïs qui a tout cassé … »
« Alors prends-le avec toi », proposa Bol’chakov ».
En août 1996 nous retrouvons Poutine à la « Vieille place » à Moscou en qualité d’adjoint du chef de l’administration du Président, chargé des affaires juridiques et de la propriété à l’étranger.
Et Poutine fait à Moscou une carrière incroyablement rapide : une promotion chaque année.
1997 : chef du contrôle principal de l’administration, 1998 : premier vice-président de l’administration du Président, chargé des régions et la même année directeur du FSB, puis secrétaire du Conseil de Sécurité, août 1999, premier ministre, et le 31 décembre 1999, vice-président et successeur désigné d’Eltsine.
- « Et pourtant, j’ai songé un moment à quitter l’administration du Président, et à fonder une firme juridique … »
- « Mais le travail le plus intéressant était les régions, les contacts avec les gouverneurs. Tout le monde disait que la verticale du pouvoir était altérée, il fallait la restaurer ».
Dès ce moment, Poutine n’a plus qu’une idée en tête, résoudre la situation au Caucase du Nord, en s’en prenant aux bases, en Tchétchénie.
- « En 1990-1991, je savais qu’étant données les relations avec l’armée et les services spéciaux qui s’étaient instaurées dans la société, surtout après la chute de l’URSS, le pays courait à l’abîme.
A propos du Caucase : la situation actuelle au Caucase du Nord et en Tchétchénie est la continuation de l’effondrement de l’URSS. Il faudra bien l‘arrêter. Pendant un certain temps j’ai espéré qu’avec la croissance économique et le développement des institutions démocratiques, ce processus se ralentirait. Mais cela ne s’est pas produit.
Voici comment j’ai évalué la situation en août, lorsque les bandits ont attaqué le Daghestan : si nous ne les arrêtons pas rapidement, il n’y aura plus de Russie sous sa forme actuelle. Il fallait arrêter l’effondrement du pays, et je devais le faire au détriment de ma carrière politique. C’était le prix minimum que j’étais prêt à payer. C’est pourquoi, lorsqu’ Eltsine m’a désigné comme successeur, tout le monde a cru que c’était pour moi le début de la fin, mais j’étais absolument tranquille. Qu’ils aillent au diable ! Je fis mon compte : j’ai quelques mois pour consolider les forces armées, le MVD (Ministère de l’Intérieur) et le FSB (Services de Sécurité), et trouver un appui dans la société.
Aurais-je le temps ? Voila ce qui me préoccupait. Eltsine m’a entièrement soutenu. Il fallait une équipe unie, un organisme solidaire. C’était la clef du succès.
J’étais persuadé que si nous n’arrêtions pas les extrémistes dès maintenant, nous aurions une deuxième Yougoslavie sur tout le territoire de la Fédération de Russie.
Il était clair que la Tchétchénie ne se limiterait pas à sa seule indépendance mais serait utilisée comme avant-poste pour un assaut ultérieur contre la Russie.
Car l’agression avait commencé, ils avaient accumulé des forces et attaqué le territoire voisin,. Pourquoi ? Pour défendre l’indépendance de la Tchétchénie ? Bien sûr que non. Pour arracher des territoires supplémentaires. Ils s’en seraient pris au Daghestan, et tout le Caucase serait parti. Le Daghestan, l’Ingouchétie, puis en remontant la Volga ; le Bachkortostan, le Tatarstan. C’était une invasion au cœur du pays.
Vous savez, quand je pensais aux conséquences, un frisson me saisissait. Si les choses tournaient ainsi, combien de réfugiés pourraient accueillir l’Europe, l’Amérique ? Car la désintégration d’un si grand pays c’aurait bien sûr été une catastrophe globale. Et quand je mesurais les conséquences d’une telle tragédie, je ne doutais pas une seconde que nous devions agir comme maintenant, voire encore plus durement. Le problème était que nous n’aurions pas eu assez de forces armées, si le conflit allait plus loin, il nous aurait fallu rappeler des réservistes et les envoyer au combat. C’aurait été une véritable guerre de grande dimension. Ou bien il nous aurait fallu accepter le partage du pays, il serait apparu des leaders mécontents de certaines régions – nous ne voulons pas vivre dans une telle Russie, auraient-ils dit, nous voulons être indépendants. Et c’était parti …
Revenons à la question de l’indépendance de la Tchétchénie. Supposons que nous ayons accepté cette indépendance de la république, sa sécession. La situation aurait été toute autre. Aujourd’hui tout le monde admet, avec raison, qu’il faut respecter l’intégrité territoriale de la Russie, et ne soutient pas officiellement les terroristes et les séparatistes. Mais si nous avions accepté l‘indépendance, il se serait trouvé bien des pays pour reconnaître la Tchétchénie et lui accorder un soutien officiel, et nos actions seraient apparues comme une agression, et non comme la solution de problèmes internes. Cela aurait changé la situation et l’aurait rendue bien pire pour la Russie.
L’été de l’année dernière, nous avons commencé la lutte, non contre l’indépendance de la Tchétchénie, mais contre les tendances agressives qui apparaissaient sur ce territoire. Nous n’attaquons pas, nous nous défendons. Nous les avons chassés du Daghestan, et ils sont revenus. Nous les avons encore chassés, et ils sont revenus. Nous les avons chassés pour la troisième fois. Et quand nous les avons corrigés, ils ont fait sauter des maisons à Moscou, à Bouïnaksk, à Volgodonsk ».
- « Il existe une version selon laquelle les maisons n’ont pas sauté par hasard, mais pour justifier le début des opérations militaires en Tchétchénie. C’est-à-dire que ce serait le fait des services secrets russes.. »
- « Quoi, nous aurions fait sauter nos propres maisons ? Absurde, c’est du délire. Il n’y a pas dans les services secrets russes de gens capables d’un tel crime contre leur propre peuple. Cette assertion est amorale et n’est pas autre chose qu’un élément de la guerre informationnelle contre la Russie. »
- «Que faire ensuite en Tchétchénie ? »
- « D’abord finir l’opération militaire. Briser les grosses bandes, à partir de 10 hommes. Parallèlement renforcer le rôle des organes judiciaires, restaurer les organes du pouvoir, s’occuper des problèmes sociaux, des écoles, des hôpitaux. Créer des postes de travail. Puis organiser les élections. En fonction de la situation introduire un pouvoir présidentiel direct. Pour 1 an et demi - 2 ans, et pendant ce temps restaurer tous les organes du pouvoir et passer aux autres procédures politiques : élection des organes locaux du pouvoir, des dirigeants de la république. Des russes et des tchétchènes. Choisir non selon des critères nationaux, mais selon des critères de compétence.
L’humanité a élaboré une énorme quantité de variantes de cohabitation de divers peuples au sein d’un même état. On peut trouver un compromis, et nous chercherons. Mais personne ne nous imposera une solution par la force ».
- « La Tchétchénie, ce n’est pas tout le pays. Selon vous, de quoi a le plus besoin le pays ? »
- «De fixer clairement les buts. Ils doivent être clairs et compréhensibles pour tous. Comme le Code du constructeur du communisme . Et j’écrirais à la première ligne : les valeurs morales »
- « Allons-nous chercher de nouveau une voie particulière pour la Russie ? »
- « Il n‘y a rien à chercher, tout est déjà trouvé. C’est le chemin du développement démocratique. Certes, la Russie est un pays plus que divers, mais nous sommes une partie de la culture de l’Europe occidentale. Ce sont nos valeurs. Où que vivent nos gens – en Extrême Orient, dans le Sud, nous sommes des européens »
- « Encore faudrait-il que l’Europe pense la même chose … »
- « Nous nous efforcerons de rester là où nous nous trouvons, géographiquement et spirituellement.
Et si l’on nous en chasse, nous serons forcés de chercher des alliances, de nous renforcer. Obligatoirement. »
- « En quoi réside le problème de nos relations avec l’OTAN ? «
- « En ce que nous ne nous sentons pas des participants à part entière du processus. Si nous prenons une part entière à l’élaboration des décisions, je ne vois là rien d’effrayant ».
- « La situation en Yougoslavie a montré que l’on peut prendre des décisions sans la Russie ».
- « C’est la le point. De telles relations ne nous conviennent pas . Il aurait fallu, avant le début des bombardements en Yougoslavie, analyser la situation, voir de quelles ressources nous disposions pour influer sur la décision de nos partenaires. On aurait pu plus activement travailler avec les pays qui ne voulaient pas d’un tel déroulement des événements ».
- « Revenons à la Tchétchénie…Pouvez-vous imaginer une situation, où l’on pourrait introduire en Tchétchénie un contingent de pacification ? »
- « C’est exclu. Si nous reconnaissons que la Tchétchénie est un état indépendant, alors oui. Elle peut alors accepter une force de pacification. Mais nous n’accepterons pas une variante du type du Kosovo. Rien qui rappelle les événements de Yougoslavie n’est acceptable pour nous. Nous ne voulons aucun médiateur en Tchétchénie. Ce serait le premier pas vers l’internationalisation du conflit. D’abord des médiateurs, pis des observateurs, puis un contingent limité , et c’est parti ! »
Nous n’accepterons des observateurs qu’après la fin des combats et le démantèlement des bandes. Ils iront là où nous leur dirons, et où nous considérerons que c’est opportun …
Beaucoup ont oublié qu’à la fin des années 40, lors de la création de l’OTAN, l’Union Soviétique a exprimé le désir de faire partie de ce bloc. Mais on nous a refusés. En réponse, nous avons formé avec les pays d’Europe orientale le Pacte de Varsovie, qui n’existe plus. Nous pourrions revenir à l’idée de faire partie de l’OTAN, mais pas maintenant. La question est de savoir de quel OTAN il s’agit. Si c’est celui qui en violation des décisions de l’ONU a agi au Kosovo, ça ne nous intéresse pas. S’il s’agit d’une transformation sérieuse de ce bloc, surtout en une organisation politique prête à une collaboration constructive avec la Russie, alors on peut voir.
Je crois que les gens de l’OTAN craignent une destruction de l’OTAN par l’intérieur. Nous sommes une dominante trop puissante. Il y en a une actuellement, les USA, et en voici une deuxième, quoique moins puissante. Mais l’équilibre peut être rompu, et les pères - fondateurs de l’OTAN craignent que l’organisation change fortement, de nôtre point de vue, en mieux, de leur point de vue, en pire.
Si nous avions été admis à la décision sur la Yougoslavie comme partenaires à part entière, il n’y aurait pas eu cette décision, nous n’aurions jamais admis une intervention de ce genre ans les affaires intérieures d’un autre pays. Elle n’était en rien justifiée, y compris soi-disant par des considérations humanitaires. Cette opération a été une erreur majeure dans le domaine des relations internationales, une violation des principes fondamentaux du droit international.
Nous avons commis le même genre d’erreur en Allemagne en 1953, en Hongrie en 1956, en Tchécoslovaquie en 1968. Et la russophobie que nous avons aujourd’hui en Europe orientale est le fruit de ces erreurs.
En dépit de l’orientation nord - atlantique de la politique européenne aujourd‘hui, il ne faut pas oublier que l’OTAN et l’Europe, ce n’est pas même chose.
J’ai déjà dit que nous sommes un pays de culture européenne, et non de culture OTAN … »
- Nous disons sans cesse que la Russie s’est affaiblie, et que cela entraîne une masse de problèmes, à l’intérieur du pays et à l’extérieur. Vous avez dit qu’il faut un Etat fort. Cela signifie-t-il qu’il faut rétablir la propriété d’Etat ?
- « Non, bien sûr. Il nous faut une propriété d’Etat dans une mesure limitée, là où c’est nécessaire. Par exemple dans le domaine de la défense ».
- C’est-à-dire qu’il faut élargir le secteur privé ?
- « Il faut garantir le droit de propriété, établir ses règles et les faire observer. »
- On l’a déjà fait, et avec quel résultat ?
-« Vous avez raison, et c’est pourquoi il y a un tel manque de confiance envers le Pouvoir. Regardez le nombre de lois qu’on a pris dans la sphère sociale. Comme le transport gratuit pour les militaires, par exemple.
Pour changer la situation, le pouvoir devra se résoudre à des mesures impopulaires, et revoir toutes les obligations sociales dont s’est chargé le gouvernement, qui ne sont pas fondées et ne sont pas couvertes.
Je suis sûr que l’opposition de gauche clamera qu’on prive les gens d’avantages, que c’est un coup contre les travailleurs démunis, qui vivent déjà si difficilement. Mais un pouvoir qui ne remplit pas ses obligations n’est pas un pouvoir. D’où un tel manque de confiance envers nous actuellement ».
- C’est pour cela que vous cherchez un accord avec la gauche, parce qu’elle vous sera utile lorsque vous prendrez des mesures impopulaires ? C’est pourquoi vous avez eu tant besoin de Seleznev (un communiste) en tant que speaker de la Douma ?
-« Besoin ? Au contraire, j’ai dit à Seleznev et à Zjuganov : trouvez un personnage neuf, même si c’est un de chez vous.
Il y a toujours eu à la Douma une collaboration avec les communistes. Pas une loi n’a passé sans le soutien des communistes.
Il me semble que dans les relations avec les communistes il y a deux voies. Ils ont toutes les chances de devenir un véritable parti parlementaire moderne au sens européen du terme. Il y a chez nous une multitude de partis, de groupes et groupuscules, d’associations sans base sociale. Et il y a les communistes, un parti unitaire, un grand parti effectivement, avec une base sociale, mais avec des « cafards » idéologiques. Par exemple, l’exigence de confiscation et de nationalisation. C’est hors de question. Il n’y aura pas de nouvelle grande tragédie. Et il n’y aura aucun partenariat possible avec les communistes tant qu’ils maintiendront une telle position. S’il y a eu dans les années précédentes des actions illégales et si c’est prouvé par les tribunaux, alors c’est une autre affaire. Mais la nationalisation et la confiscation hors de toute procédure juridique, c’est une catastrophe, ne serait-ce que parce que c’est la porte ouverte à l’arbitraire.
Ou bien les communistes changeront leurs bases programmatiques, et alors ils deviendront un grand parti de gauche, je le répète, de type européen, ou bien ils ne pourront le faire et alors ils perdront leur base sociale à mesure de sa disparition naturelle et ils disparaîtront de la scène politique.
Leurs leaders comprennent cela, si étrange que cela paraisse, et ils s’apprêtent à changer, à mon avis. Ils ne peuvent le faire aujourd’hui, car ils ont peur que leur électorat ne prennent cela comme une trahison. Et pourtant il est très important qu’ils ne manquent pas le moment – quand et combien il va leur falloir changer.
- Pour beaucoup le concept de « pouvoir fort » signifie « dictature »
- « Je préfère le terme de « pouvoir, non pas fort, mais « effectif ».
Les tribunaux doivent travailler, les organes judiciaires, les arbitrages. Le rôle de ces organes a changé, et nous ne voulons pas le comprendre. Il est devenu conforme à ce qui est écrit dans la Loi.
Pourquoi ne payons-nous pas aux juges et aux collaborateurs du système judiciaire l’argent auquel ils ont droit ? Parce que nous gardons dans la conscience l’idéologie soviétique.
Rappelez-vous, nous pensions alors : « Qu’est-ce que le tribunal ? C’est le « rajkom » du Parti qui prend les décisions. Qu’est-ce qui dépend des juges ? On leur dit ce qu’ils doivent faire …
Les gens continuent à penser que les tribunaux ne sot pas si importants, c’est pourquoi il n’y a pas lieu de les payer plus que la moyenne des fonctionnaires.
Ou les notaires, par exemple. Dans le système français, si le notaire a placé un tampon, ce n’est pas seulement la Loi, c’est une décision en béton armé. Et le notaire n’a pas le droit de se tromper, car il devra compenser l’erreur. Deux erreurs, et il est ruiné. C’est à cause de ce risque q’ils gagnent tant d’argent.
Nôtre société doit comprendre qu’il faut payer à la minorité, à certaines catégories de gens de grosses sommes d’argent , pour assurer les intérêts de la majorité.
Quand comprendrons-nous cela ? Nos gens ne sont pas bêtes, c’est seulement qu’on ne leur a pas expliqué comme il faut ».
- Mais vos idées d’un pouvoir effectif et d’un gouvernement qui dirige ne vont pas plaire aux gouverneurs. Ils vont craindre qu’on leur rogne leur indépendance…
-« Je considère qu’il faut conserver, et l’auto-administration locale, et l’éligibilité des gouverneurs. Mais tout cela doit être équilibré, et assorti de sanctions.
Il faut que tous les sujets de la Fédération de Russie soient placés dans les mêmes conditions économiques par rapport au Centre.
Certains sujets ont des avantages injustifiés par rapport aux autres. Par exemple le Tatarstan …
Tous comprennent ce qui ronge l’espace commun, économique et politique. C’est une priorité.
Et puis il y a la science, l’éducation. Tous ne sont pas partis, il reste le principal, la science fondamentale et l’école. Si nous perdons cela, nous perdons tout.
En Occident on paie aux jeunes spécialistes de l’ordre de 5 000 dollars. Pourquoi ne paierions-nous pas 2 000 dollars ? »
- Oh !
- « Je peux dire qu’alors la majorité resterait … »
- Et les prérogatives du Président ?
-« A propos des prérogatives du Président, je considère que si elles sont exagérées, on peut penser à les changer. D’une façon générale, la Russie a été dès les origines conçue comme un état supercentralisé. C’est inscrit dans son code génétique,, dans les traditions, dans la mentalité des gens ».
- Restaurer la monarchie ?
-« C’est peu vraisemblable. Et pourtant, à certaines périodes, dans certaines circonstances …, la monarchie a joué et joue un rôle positif. En Espagne, par exemple, je pense que la monarchie a joué un rôle décisif dans l’abolition du despotisme, du totalitarisme. La monarchie a été un facteur stabilisant. Le monarque n’a pas à se préoccuper de savoir s’il sera élu, d’influer sur l’électorat. Il peut penser aux destinées de son peuple et n’a pas besoin de se préoccuper de vétilles.
- Mais en Russie c’est impossible…
-« Vous savez, il y a beaucoup de choses qui paraissent impossibles et qui arrivent. Regardez l’Union soviétique. Qui aurait jamais pensé qu’elle s’écroulerait ainsi d’elle-même ?. Même dans les pires cauchemars c’était inimaginable.
- Etiez-vous à l’enterrement des restes de la famille impériale à Peterbourg ?
- »Non ».
- Vous pensez qu’on a bien fait ?
-« Je crois que oui ».
- Le gouvernement doit-il avoir des relations avec le grand business ?
-« Obligatoirement, parce que beaucoup de choses dépendent du grand business. Mais ces relations doivent être construites sur la base de la même loi , des mêmes règles . Le grand business est lui-même intéressé à ce qu’il n’y ait pas chez lui de favoris, à ce que tous soient soumis aux mêmes conditions.
Le gouvernement doit prêter l’oreille tant aux travailleurs – et leurs porte-parole sont les syndicats -qu’aux représentants du grand business, aux associations d’entrepreneurs. Mais le gouvernement n’a pas à commander au business.
Je rencontre de temps à autre non seulement Berezovski, mais d’autres businessmen : Aven, Potapine, Alekperov …
- Boris Nikolaevitch (Eltsine) ?
-« Nous nous rencontrons plus souvent qu’avant sa démission …
- Luzhkov ?
-« Je suis prêt à m’appuyer sur lui en tant qu’homme qui a de l’influence sur la plus grosse région du pays, la capitale, à condition que ses propres actions tendent au renforcement de l’Etat. Jusqu’ici elles tendaient plutôt à la satisfaction de ses ambitions politiques. Quand un leader régional se propose de tels buts, je pense qu’il détruit le pays. Du reste, il me semble que tout cela est survenu, non du fait de tendances agressives de tel ou tel, mais de la faiblesse du pouvoir central. Dès que les leaders régionaux sentent que le pouvoir est fort et effectif, ils reviennent à ce qui est écrit dans la Constitution, et s’occupent de leurs affaires. Du périphérique de Moscou, par exemple …
-On dit qu’on a tellement volé. …
-« Y a-t-il encore chez nous la présomption d’innocence ?. Si le crime n’est pas prouvé, personne n’a le droit d’accuser l’homme. »
- Qui des leaders politiques vous intéresse le plus ?
-« Napoléon Bonaparte ! ».
- Mais sérieusement ?
-« De Gaulle, à coup sûr. Et encore Erhard. Un homme très pragmatique. Il a construit la nouvelle Allemagne, celle de l’après-guerre. A partir de nouvelles valeurs morales, ce qui était particulièrement important après la chute de l’idéologie nazie ».
Puis la conversation tourne autour des divers politiciens auxquels a eu affaire Poutine ;
Il rappelle l’affaire du procureur Skouratov, accusé de rencontres avec des prostituées.
A ce propos, il considère très banalement que la prostitution est un mal social lié aux conditions de vie. Si le niveau de vie s’améliore, dit-il, y aura moins de prostitution !
Nous voyons donc assez clairement, au fil de ces interviews, se dessiner le visage politique de Poutine. Derrière une certaine nostalgie de l’Union soviétique, ce qui prédomine est la hantise d’un état fort, d’une « verticale » solide du pouvoir.
La Tchétchénie, la brutalité de son intervention, fut un élément majeur de son ascension : des 52,5% des voix lors des élections de 2000, nous sommes passés à une adhésion massive :
80 % selon les sondages.
Sans aucun doute, il a su redonner à la Russie le sentiment de grande puissance perdu sous Eltsine, la mise au pas des oligarques qui ont pillé la Russie au cours des 10 années précédentes le rend crédible sur le plan social.
De fait il a remis la Russie dans le circuit international à part égale avec les USA et l’Union européenne. Les ressources énergétiques, leur gestion efficace, sont un élément majeur de pression politique sur les pays voisins et les partenaires étrangers (ce que déplorait justement, non sans cynisme, le vice-président Cheyney lors d’un discours récent en Lituanie).
Il faut noter l’affirmation péremptoire de la vocation européenne de la Russie. : « Où que nous vivions, dit-il, en Extrême-Orient ou dans le Sud, nous sommes une composante de la culture européenne ».
Plus question de « slavophilie » ou de « voie particulière pour la Russie » !
L’opposition, libérale ou communiste, est divisée et inefficace.
On peut donc penser que Poutine a les mains libres pour terminer victorieusement son mandat, si des catastrophes majeures, au Caucase ou ailleurs, ne viennent pas se mettre en travers de sa route.
De Gorbatchev à Soljenitsine, c’est une adhésion sans réserve !
Mais ce sont justement ces traits, qui le rendent si populaire dans son pays, qui contribuent le plus à son image négative à l’étranger, aux USA et en Europe !
« Autoritarisme, musèlement de la démocratie, reconstitution d’un empire à la mode URSS, méthodes dictatoriales, atteinte aux droits de l’Homme et aux libertés », tels sont les reproches que l’on déverse sur Poutine en Occident. Selon des sondages récents, la Russie n’est pas considérée comme un pays libre, et ne mérite pas une confiance entière dans les relations internationales.
L’ancienne appartenance au KGB est naturellement une tare persistante qui ternit toujours l’image de Poutine…
L’écrivain Alexandre Kabakov , collaborateur du quotidien d’opposition « Kommersant », juge que « Poutine a réellement le soutien de son peuple », et que « le régime autoritaire est un mal nécessaire … Les critiques de certains sénateurs américains ou de philosophes français comme André Glucksmann donnent l’impression que la Russie en est encore restée au stade non seulement de l’URSS, mais de l’URSS de Staline ! …Peut-être la Russie fera-t-elle la démonstration qu’on peut atteindre la démocratie par un chemin non - démocratique … Pour que la démocratie se développe en Russie, il faudra beaucoup de temps, sans doute plus de 20 ans …»
Incompréhension, méfiance, selon la tradition des stéréotypes habituels qui, depuis des siècles, imprègnent les mentalités occidentales lorsqu’il s’agit de la Russie !